Contribution → Xavier Comtesse & Giorgio Pauletto

Une ville intelligente est celle qui utilise au mieux les capacités des nouvelles technologies de l’informatique, des communications et de l’internet des objets pour améliorer sa qualité de vie.

Généralement, on considère six axes de développement pour mesurer l’émergence d’une ville dans la catégorie dite des villes intelligentes: la mobilité, l’énergie, l’environnement, l’économie, l’habitat et la gouvernance. Comme ces six domaines sont eux-mêmes très vastes cela laisse beaucoup de place à l’interprétation. Les hommes politiques s’emparent alors souvent de ce concept de smart city pour des raisons purement politiques et donc électorales. De fait, il n’y a encore très peu de villes ayant réellement développé une panoplie importante de composantes smart. Des expériences de cités intelligentes dans le monde construites dans ce but existent, comme Masdar dans le désert d’Abou Dabi, Songodo en Corée du Sud ou Wuxi près de Shanghai en Chine. Ces villes sont bâties de zéro avec l’idée d’être parmi les premières villes totalement smart. Dans celles-ci, l’accent a été mis en général sur la gestion intelligente de l’énergie, de l’environnement, de l’habitat et de la mobilité; ni la gouvernance, ni l’économie, n’ont réellement été prises en compte.

Approche différente

Aujourd’hui, il est donc difficile d’y voir clair car plus de 10’000 villes dans le monde se réclament de ce concept et les réalisations tardent cependant encore à venir. Une manière différente d’aborder la question serait de regarder comment les villes ont déployé leur internet des objets. En effet, si on mesure les objets connectés, alors on a une bonne idée de comment cela avance. En détachant la réalité du déploiement physique des capteurs de celui des discours, on a une sorte de cartographie de l’évolution des projets. Dans ce cas, il faut identifier au niveau de l’économie, des transports, de l’énergie, de l’environnement, de l’habitat et de la gouvernance les capteurs clés. Faisons ensemble un essai. D’abord au niveau de l’économie, il s’agit de faciliter le travail des entreprises (ou d’en attirer de nouvelles) par les infrastructures technologiques de communication. Ici c’est clairement le déploiement, en plus de la fibre optique, d’antennes pour l’internet des objets (Lora, 5G, etc.) qui joue un rôle clé. Cette mise à disposition d’infrastructure sera demain aussi essentielle que l’accès à l’électricité ou à internet aujourd’hui.

Masdar dans le désert d’Abou Dabi est une cité pionnière en la matière.
Mobilité facilitée

Pour les transports, l’enjeu est de faciliter la mobilité en offrant un indicateur de fluidité (virtuelle ou réelle), par la diffusion d’informations en temps réel de la circulation (ou des parkings à disposition) ou encore la proposition de parcours alternatifs. La multimodalité des déplacements (c’est à dire le passage d’un mode de transport à un autre) permet également une gestion améliorée du trafic en favorisant l’accès à un mode de transport plus approprié aux circonstances. La gestion intelligente des ressources énergétiques d’une ville est un facteur crucial. Que ce soit au niveau du Smart Grid permettant un équilibrage fin entre producteurs et consommateurs, à l’introduction des nouvelles énergies renouvelables, ou encore pour diminuer les consommations et l’impact sur l’environnement, les gestions intelligentes de l’énergie est clé. L’éclairage approprié enclenché automatiquement par capteurs la nuit au passage des piétons ou le chauffage à distance utilisant, par exemple, des sources de chaleur comme des centrales urbaines d’incinération, des pompes à chaleur, ou encore la géothermie, sont des exemples à suivre. L’environnement et l’habitat vont souvent de pair, car il s’agit de voir comment le bâti s’insère dans son environnement. Peu de villes sont capables de développer de tel plan car le bâti est souvent l’affaire des privés et les infrastructures de la ville celle des autorités publiques. Bien sûr, il existe des plans d’aménagement, mais ceux-ci ne donnent aujourd’hui aucune directive quant aux objets connectés. Mesurer le bruit, la pollution de l’air, l’ensoleillement, la circulation, l’éclairage, la distribution de l’énergie, etc. n’est pas encore un pratique systématique des administrations. Mais rappelons-le, sans mesures, c’est-à-dire sans capteurs, il n’y a pas de ville intelligente.

Gouvernance citoyenne

Enfin, la gouvernance, utilisant au mieux l’internet des personnes (les réseaux sociaux) et l’Internet des objets (IoT) pour développer une gouvernance citoyenne, est encore très peu développée. Des expériences pour signaler des dégâts dans la ville existent bien: nids de poules sur les routes, dégradations de matériels urbains, etc. ont été explorés en Angleterre, mais se sont souvent heurtés à un mécontentement citoyen par manque de moyens et de réactivité des pouvoirs publics. Si l’on est sollicité pour signaler un mal fonctionnement, alors on s’attend une réponse rapide des services de l’Etat. Donc une ville intelligente est composée d’un ensemble de développements importants et la présence d’une ou de deux réalisations même symboliques ne rend pas une ville smart. Ceci dit, l’approche actuelle des autorités, souvent très marketing, pourrait être une bonne chose notamment pour encourager les entreprises ou les individus à faire quelque chose. Mais en général cette approche cache plus des échéances électorales que le développement d’un vrai changement.

Objets connectés

La solution passe donc, nous en sommes convaincus, par le déploiement d’objets connectés ayant une forte proposition de valeur pour les citoyens. Par exemple: des économies d’énergies qui se soldent par plus d’argent pour le citoyen à la fin du mois, un trafic fluidifié par des capteurs notamment indiquant des routes alternatives ou des places de stationnement libre (10% du trafic urbain est induit par des gens qui cherchent une place!), des capteurs de bruit qui identifient objectivement des tronçons de routes à isoler des habitations, etc. C’est donc une toute nouvelle vision de la planification urbaine qui émerge avec les villes intelligentes. Faites de l’Internet des objets et de valeurs citoyennes, ces villes devront revoir leurs pratiques de fond en comble. Passons maintenant à quelques exemples concrets:

Le parking devient plus intelligent

Une expérience pilote est conduite à Carouge en partenariat avec les Services industriels de Genève (SIG) dans le cadre du projet Smart Canton du Département de l’économie et de la sécurité. Elle a permis de poser 16 capteurs à la rue Ancienne donnant des informations sur la présence de voitures sur les places de parking. Cela permet, tout d’abord, de nourrir un système informatique permettant d’aviser les automobilistes sur la possibilité de trouver des places disponibles. D’autre part, les autorités pourront aussi avoir un comptage des fréquences d’utilisation et le temps passé sur chaque place pour mieux gérer l’espace public. Enfin, les automobilistes pourront ainsi décider quel mode de transport choisir (en prenant ou non leur véhicule, par exemple) et l’administration disposer de données factuelles pour mesurer ses politiques publiques.

Mille capteurs de bruit ou de lumière

Un autre démonstrateur sur Carouge, mené par les mêmes acteurs, vise à mesurer plus finement le volume sonore en milieu urbain. Environ 1000 capteurs seront installés à terme, une première mondiale. Ici, l’objectif sera d’évaluer l’impact de toute modification de l’environnement sur le bruit. Il pourra s’agir de la diminution de la vitesse maximale autorisée, de la pose d’un nouveau revêtement ou de la construction d’un nouveau bâtiment. La phase de test devrait se terminer cette année. Ailleurs dans le canton, les SIG ont aussi en cours d’autres pilotes comme par exemple celui des luminaires intelligents. Cette expérience permet de gérer les lampadaires publics individuellement et de tester une plateforme multiservices dans le luminaire. Ce dernier deviendra très probablement une sorte de mobilier urbain connecté permettant de porter des antennes à bas débit et différents types de capteurs (bruit, lumière, pollution, température, vent, etc.). Si la smart city n’en est encore qu’à ses balbutiements, on voit déjà le potentiel pouvant se libérer en mettant en réseau les objets et les mesures captées, pour autant qu’un autre réseau, celui de l’innovation et de la volonté des pouvoirs publics, soit aussi présent sur le territoire.