Face au sentiment d’injustice dans l’obtention de contrats publics, deux entrepreneurs genevois expriment leur ras-le-bol. Ils se sentent lésés et rappelle l’importance de cette manne pour l’emploi local. Le département des finances se défend de toute maladresse.

Stéphane Oberson, directeur de la boulangerie éponyme à Bernex, ne décolère pas: «Certaines communes nous demandent de jouer le jeu de l’approvisionnement local pour nos fournisseurs et matières premières. Par contre, ces mêmes communes ne se gênent pas pour commander ailleurs, même parfois hors du canton de Genève, pour des questions de coûts. Ceci se fait au détriment des entreprises contribuables de leur territoire.» Même son de cloche de la part de Paul*, un entrepreneur genevois actif dans le transport: «On se fout littéralement de notre gueule car les charges sont monstrueuses et on ne profite même pas des marchés publics du canton. Au bout d’un moment, trop, c’est trop! Nous allons devoir licencier des employés si cette concurrence déloyale continue.»

En Suisse, les contrats publics avoisinent les 40 milliards de francs.
Pas que le prix

Face à ces attaques, Serge Dal Busco, le ministre genevois des Finances, tente de calmer le jeu: «Chaque autorité adjudicatrice a différents moyens afin d’éviter la concurrence déloyale, que cela soit par les dispositions législatives, le descriptif du cahier des charges ou les critères d’adjudication, ainsi que dans le cadre de l’exécution du contrat. Le prix ne doit pas être le sel critère d’attribution. Les entrepreneurs genevois ont clairement une place essentielle dans l’économie cantonale et par conséquent dans l’attribution des marchés à Genève.» Une explication qui ne convainc pas Stéphane Oberson: «Si nous sommes entendus par les pouvoirs publics et que nous parlons le même langage, nous ne sommes pas forcément compris. Il y a les discours de façade d’un côté et les actions à mener de l’autre.»

Concurrence frontalière

Paul soulève un autre problème. Des entreprises françaises passeraient la frontière et marcheraient sur ses platebandes. Leur avantage concurrentiel? Des tarifs imbattables grâce à une main d’œuvre bon marché. Un constat qui lui fait ressentir une forme d’impuissance. Conscient de cette réalité, le ministre genevois des finances précise sans ambigüité: «S’agissant de la Centrale commune d’achats, il n’y a pas eu d’attribution de marché public à des entreprises françaises dans le secteur du transport ou de la boulangerie.» Ce qui ne rassure pas vraiment les deux entrepreneurs genevois. Ils nous confient avec désarroi subir de plein fouet la montée en puissance du commerce transfrontalier lié à la faiblesse de l’euro face au franc suisse. Ce contexte global péjore leurs marges et les poussent à devoir trouver de nouvelles solutions pour garder la tête hors de l’eau. Pour combien de temps encore? Stéphane Oberson conclut désenchanté: «La seule et unique action d’envergure pouvant être menée au niveau suisse, et qui aurait un impact immédiat sur nos affaires, serait la réintroduction des contrôles douaniers. Mais c’est un rêve.» Les deux patrons ne sont pas les seuls dans ce combat visant à modifier l’attribution des contrats par les collectivités. En février de l’année dernière, l’association de l’industrie suisse du textile et de l’habillement Swiss Textiles avait attaqué la politique menée sous l’angle de la durabilité: «La Confédération, les cantons et les communs investissent, chaque année, quelque 40 milliards de francs dans l’achat de biens et de marchandises. Contrevenir aux droits du travail, aux droits humains ou aux réglementations environnementales en vigueur permet souvent de proposer des offres à prix cassés, et d’obtenir ainsi les marchés, ce qui est profitable à court terme. Il s’agit d’un mauvais signal envoyé aux fournisseurs. Etablir une base légale pour garantir des achats durables est particulièrement important pour les entreprises suisses.» Le débat reste donc ouvert.